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Lettre ouverte à Éric Duhaime : Une triste « sortie du placard »

Lettre ouverte à Éric Duhaime : Une triste « sortie du placard »

Monsieur Duhaime,
J’ai acheté votre livre, et je vous l’avoue, avec une petite honte. Tout ce que j’ai lu, dans les médias, ne m’incitait pas à me procurer votre essai. Cependant, je me devais de connaitre l’ensemble de l’œuvre afin de ne pas me fier uniquement aux quelques extraits rapportés ici et là et qui pourraient, à eux seuls, susciter une réplique de ma part.
Avant de vous partager ma modeste réflexion sur votre ouvrage, permettez-moi de me présenter brièvement. Je suis un gars de Québec. J’ai fait mon « coming out » à l’âge de 15 ans en 1980. J’y ai vécu jusqu’à l’âge de 29 ans, avant que les études et le travail ne m’amènent à Montréal. Tout comme vous je suis gaucher et ne me suis senti une « victime ». De décembre 2005 à décembre 2013, à titre de président-directeur général, et en 2014 comme DG, j’ai eu le privilège de voir aux destinées du Conseil québécois LGBT. Depuis juin 2015, je suis président de la Chambre de commerce LGBT du Québec. J’ai aussi été chroniqueur au magazine Fugues de 2008 à 2014. En 2013, j’ai eu l’insigne honneur de recevoir le Prix Droits et Libertés pour mon apport aux communautés LGBT.
Donc, mon implication pour mes semblables, depuis plus de 12 ans, fait de moi, selon votre définition, un militant gauchiste radical. Si vous connaissiez mon environnement et les personnes avec lesquelles je travaille, vous sauriez que c’est probablement la dernière étiquette que l’on m’accolerait, mais revenons à votre essai.
Sincèrement, j’avais l’espoir, je suis optimiste de nature, de découvrir à travers les pages, le parcours d’un homme pour lequel les jeunes de nos communautés auraient pu avoir comme exemple positif. OUI, les jeunes LGBTQI2S+ ont encore besoin de modèles bien dans leur peau et qui s’épanouissent à travers leurs relations, leur carrière, bref qui s’épanouissent dans leur vie, qu’ils soient de gauche, de droite, du centre ou encore personnalités publiques ou non. Malheureusement, vous avez fait le choix de demeurer au stade du polémiste que vous êtes dans votre vie professionnelle. Votre livre est à l’égal de vos interventions dans les médias, remplis de préjugés, de contradictions, mais qui n’en a pas, et d’argumentaires fallacieux pour lesquels je n’ai plus envie de réagir tellement votre manque d’intégrité intellectuelle est flagrant.
Je dois l’admettre, bien humblement, que je n’arrive toujours pas à m’expliquer pourquoi vous avez écrit ce livre et fait votre « coming out » si ce n’est que pour provoquer la polémique autour de réalités LGBT que vous connaissez très mal, si ce n’est que celle de votre environnement personnel. Et je ne suis pas convaincu, et je me trompe probablement, que l’annonce de votre homosexualité fasse de vous un modèle de la trempe d’un David Testo, d’une Ariane Moffatt ou d’un Dax Dasilva dans le milieu des affaires. En fait, par-delà vos propos, ce qui me reste de la lecture de votre ouvrage c’est un sentiment de tristesse.
Une tristesse liée, entre autres, à l’aspect réducteur de votre vie sexuelle comme si vous n’étiez que le préjugé social du gai qui ne suit que ces « pulsions » et dont vous résumez votre philosophie en vous appropriant une citation du film Le déclin de l’empire américain en écrivant «… ou lui, quand il me fait bander, je le fourre…quand je ne bande pas je fourre pas… » Certes vous parlez quelque peu d’un ancien conjoint, mais rien de significatif au sujet d’une relation épanouie à deux. Et rien sur votre conjoint actuel si ce n’est que vous ne dévoilerez pas son nom par peur de représailles. D’ailleurs cette phrase m’a fait sursauter, car elle n’est certes pas dans la perspective que vous avancez à l’effet que nous sommes rendus à sabrer le champagne et à retourner le drapeau arc-en-ciel dans le placard. Et que dire des passages traitant de votre carrière politique, quelle opportunité manquée. Vous aviez l’occasion de vraiment témoigner comment vous avez pu transformer les mentalités et changer le monde qui vous entoure. Vous demeurez dans le superficiel et l’anecdotique.
Ma tristesse provient, aussi et surtout, du fait que malgré votre intention à vouloir vous extraire des étiquettes sociales, vous ne cessez d’y enfermer les autres et par la même occasion vous-même. Votre discours à travers votre essai est binaire. Vos positions ne permettent pas les nuances nécessaires à la compréhension de l’autre et aux échanges. Pour vous, il y a les gens comme vous et les gauchistes radicales, les féministes enragées, le lobby gai. Entre ces deux pôles, rien n’existe. Dommage.
En terminant, permettez-moi de vous partager un dernier commentaire. Être gai, lesbienne, bisexuel(le), transsexuel(le) ou intersexe ne relève pas de l’idéologie, mais d’un état d’être. Ce qui relève de l’idéologie cependant c’est la conviction que les valeurs de dignité, de respect, d’intégrité et d’inclusion font partie des droits de chaque être humain, quel qu’il soit . Et pour ma part, c’est ce à quoi je m’emploie du mieux que je peux depuis douze ans.
Veuillez agréer, monsieur Duhaime, mes meilleures pensées pour la suite de votre vie.
Steve Foster
Président de la Chambre de commerce LGBT
Prix Droits et Libertés 2013